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  • Le Bleu de Zima ou la Quête d’identité : métamorphoses de l’être

    Le Bleu de Zima est une adaptation dirigée par David Fincher et Tim Miller (pour la série Love, Death, Robots) du texte Zima Blue and Other Stories, écrit par Alastair Reynolds.

    Quelque part dans la galaxie, Zima est un artiste renommé. Il est connu pour ses réalisations grandioses mais également pour la transformation de son corps. Devenu cyborg, il n’a pas besoin de dormir ni de manger. Il est par conséquent capable de vouer tout son temps à son art, et de survivre aux environnements les plus difficiles. C’est justement à cet endroit précis qu’il va chercher l’inspiration pour ses œuvres car « l’humain est un sujet trop petit » et « la recherche d’un sens plus profond le fit chercher plus loin ». A la veille de la présentation de sa dernière œuvre, qui annonce son retrait de la vie publique, il accepte de rencontrer une journaliste et biographe pour une interview finale. Il lui raconte comment, alors qu’il était déjà connu pour ses grandes peintures murales, il traça par hasard un carré bleu (d’un bleu si particulier !) sur l’une de ses peintures. Ce fut pour lui une révélation et le carré bleu devint sa signature, son ADN artistique. Jusqu’à couvrir ses tableaux qui devinrent des monochromes.

    Durant des siècles, l’obsession de l’artiste le pousse à explorer ce bleu, encore et encore, et ce de manière démesurée. On comprend très vite que c’est davantage une mémoire, un fragment d’identité qu’une simple couleur. L’artiste est en recherche de sa vérité.

    Les tableaux devinrent des œuvres démesurées, puis les œuvres démesurées devinrent des tours, des tours, des installations orbitales et ces installations, des comètes. La couleur se fait connaître sous le nom de Zima Blue : leurs identités ont déjà fusionné.

    Le personnage de Zima me fit penser à cette chanson de Jacques Brel (La Quête)

    « Telle est ma quête,
    Suivre l’étoile
    Peu m’importent mes chances
    Peu m’importe le temps
    Ou ma désespérance
    (…)
    Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé
    Brûle encore, même trop, même mal,
    Pour atteindre
    À s’en écarteler
    Pour atteindre
    l’inaccessible étoile. »

    Avec la découverte de ce bleu, Zima pense atteindre sa vérité, son « inaccessible étoile »… Mais cette illusion de grandir est un mirage : il se reperd à travers la réalisation d’œuvres toujours plus grandes.

    L’expansion est confondue en tant que vérité : Zima est encore en plein cycle performatif.

    L’artiste souligne d’ailleurs son égarement sur le chemin de sa vérité :

    « Parfois c’est difficile pour moi de comprendre ce que je suis devenu, et davantage encore de me souvenir de ce que j’ai été un jour. »

    Zima évoque son histoire avec la sagesse d’un vieil homme et finalement l’aboutissement, le retour chez soi, la vérité.

    Le cyborg a été inventé par une scientifique il y a des siècles et des siècles. Originellement, il est un robot laveur de piscine. Il astique…les carreaux de piscine. La couleur ? Blue Zima, un nom choisi par le fabricant. Le bleu qu’il a poursuivi tous ces siècles en tant qu’artiste, c’est le bleu des carreaux de piscine. La première chose qu’il ait jamais connue. La chose pour laquelle il a été conçu.

    La boucle est bouclée.

    Pour sa dernière performance artistique, on observe l’artiste revenir à sa condition : Zima plonge tel un athlète, dans une immense piscine et face à un immense public. Lentement, il se sépare de tout ce qui faisait de lui un cyborg : ses bras, ses jambes, sa tête. Ne reste que le cœur du processeur : le robot laveur de carreaux. Après avoir transcendé sa condition, Zima choisit de revenir à sa fonction primitive.

    L’ambition seule ne suffit plus.
    Il y a un besoin de vérité, d’authenticité. Dans toute sa simplicité, Zima trouve sa puissance, son entièreté.

    Le Bleu de Zima dépasse la simple quête de sens. C’est une quête profonde, une quête farouche de sa propre identité. C’est la quête de SA vérité. Celle qui vit en nous, celle qui brûle en nous. Les cycles qui nous y amènent sont intenses, douloureux parfois, mais nécessaires pour se trouver. L’art dans ce sens, est une autopsie. Ou plutôt, une psychanalyse. Car l’art est de l’ordre du vivant, du mouvant et de l’émouvant.

    Une citation m’a d’ailleurs marquée :

    « Ma recherche de vérité est enfin terminée.
    Je rentre chez moi. »

    Des mots apaisés, rayonnant comme un soleil d’été. Oui, Zima a trouvé sa vérité.

    Comme chez Nietzsche, où l’être traverse ses métamorphoses :

    « Comment l’esprit devient chameau.
    Le chameau, lion,
    Et le lion enfin enfant. »

    L’esprit porteur devient l’esprit rebelle, qui devient l’esprit créateur.

    Ce n’est pas un retour, c’est une déconstruction jusqu’à retrouver une forme originelle. Zima n’a pas trouvé sa vérité dans l’expansion infinie, mais dans son moi originel, loin des fioritures qui lui ont permis de devenir cyborg et des grandiloquences qui lui ont permis de recevoir la reconnaissance de son public.

    Peut-être est-ce là la véritable quête de l’artiste : non pas devenir davantage, mais se dépouiller suffisamment pour rentrer chez soi.

    Il ne s’agit pas de devenir quelqu’un. Il s’agit de « devenir celui que tu es » :

    « Tu dois devenir l’homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même. » Nietzsche

    Et si l’épisode s’attache au cheminement d’un artiste, je suis persuadée que chaque être humain peut vivre cela. La vie n’est-elle pas en elle-même un art ? Ne parlons-nous pas d’art de vivre ?

    Peut-être que vivre pleinement consiste alors à avoir le courage de rencontrer sa propre vérité.

    Alice

  • « À quoi bon ? » Ou l’antichambre de la création

    Le Voyageur Contemplant une mer de nuages – Caspar David Friedrich

    Dans l’accumulation de tentatives sincères, le travail et l’espoir ne débouchent pas toujours sur la lumière, et on se perd alors dans des zones inexplorées (ou déjà trop explorées) de notre être. Dans cette nuit infinie, quand le cœur rencontre la désespérance, une question surgit, presque de manière honteuse.

    « A quoi bon ?  »

    Synonyme d’une recherche désespérée de sens presque destinée au ciel, la réponse ne se trouve ni dans la direction, ni dans les injonctions sociales ou la notion de réussite. La réponse n’est pas à l’extérieur. La réponse est juste là : il faut plonger, creuser en nous. Et puis creuser encore. Dépasser les plaies béantes, les cicatrices, et aller encore plus loin, derrière la cuirasse bâtie – paradoxalement – dans le but de survivre à ce monde.

    Dostoievski l’écrivait dans Les Frères Karamazov :

     « Le secret de l’existence humaine consiste, non pas seulement à vivre, mais encore à trouver un motif pour vivre. »

    Alors j’irais plus loin ; il faut trouver un motif pour lequel la souffrance trouve son sens. Il ne s’agit pas de justifier le fait de souffrir, ni de créer une injonction à la souffrance mais de savoir pour quoi on vit, pour quoi on souffre.

    A la condition de vivre entièrement et honnêtement, et de souffrir au même titre : entièrement et honnêtement. Exit le cynisme et l’endurcissement qui nous éloigne de la douleur. Il faut plonger dedans et ne pas se noyer. La laisser nous transpercer, la laisser nous exposer à notre propre reflet dans le miroir.

    Car à mon sens, dans la douleur il est une forme de beauté très primaire. Très vraie, très brute. Très universelle.

    Elle nous rappelle que nous tenons à quelque chose.

    Quand on l’accueille, elle devient un tunnel parallèle, hors du temps et de la vie, un tunnel où l’on peut se concentrer sur soi et seulement soi, parce qu’on est incapable de faire autrement. On parcourt ce tunnel avec nous-même, dans une unité rare, pour comprendre ce qu’il se passe et dans le but d’en sortir indemne. Il n’y a plus rien à faire, plus rien à prouver. Il faut marcher, et parfois s’asseoir quand ça en devient insoutenable.

    Le vrai drame n’est pas la souffrance.
    Le vrai drame c’est la disparition de ce qui rend la souffrance signifiante.

    « A quoi bon ? » est un cri qui vient déchirer la nuit. C’est un désespoir qui s’interroge, qui renie autant qu’il accepte sa condition. C’est une douleur infinie qui cherche à trouver son sens. Et la douleur, c’est justement ce qui nous rattache à la préciosité et au sens de la vie elle-même.

    En ce sens, le philosophe Kierkegaard voyait le désespoir comme un passage, le symptôme d’un moi qui ne coïncide pas/plus avec lui-même. Oui, « à quoi bon », c’est une crise existentielle, une rupture. Un appel à un choix intérieur et à une redéfinition.

    C’est le momentum pour se rattraper et atterrir plutôt que poursuivre la chute.

    Pour aller plus loin, on peut citer Nietzsche avec son concept sur le nihilisme (qui se rapproche de l’existentialisme). Pour le philosophe, le nihilisme n’est pas d’abord une dépression personnelle. C’est un moment historique et intérieur : les valeurs qui donnaient sens à l’existence ne tiennent plus, mais rien n’est encore venu les remplacer.

    Il en distingue deux types :

    Le nihilisme passif qui va rassembler le désengagement, la résignation, le refus du conflit intérieur….

    « Puisque rien n’a de sens, autant ne rien vouloir ».

    Le nihilisme actif qui va pour sa part signifier une lucidité douloureuse, une destruction consciente de ses valeurs héritées, une acceptation du chaos comme par passage et une volonté de créer à partir du vide.

    La différence qu’il fait dans ses textes ne réside pas dans la douleur elle-même, mais dans la réaction au désespoir et à la quête de sens.

    Nietzsche voyait cette question comme un signal existentiel. Et le nihilisme comme une réponse. Le nihilisme passif comme un retrait hors de la vie, une résignation silencieuse, et le nihilisme actif comme un refus de l’immobilité, une acceptation du vide et une tentative de créer un sens, à partir de soi.

    Le nihilisme actif s’oriente vers une force créatrice.

    Ce qui me fait largement penser à Boris Cyrulnik et son concept de résilience (conçu ou non par lui selon les avis de chacun – j’utilise ici simplement le concept de résilience largement repris par ce psychologue).

    En psychologie, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité. Le terme désigne une force morale, la qualité de quelqu’un qui ne se décourage pas, ne se laisse pas abattre, la capacité à se reconstruire et à récupérer suite à des traumatismes.

    « Je suis petit, désolé, coupable, désespéré, élu, grandiose, euphorique, honteux. » – Boris Cyrulnik

    Cette succession d’états contradictoires nous montre bien que la résilience (et donc le cheminement dans la douleur) n’est pas une ligne droite.

    D’autre part, si l’on adosse le nihilisme actif et la résilience, « à quoi bon ? » devient un moment où il faut se choisir, coïncider avec soi-même et puiser la force de se reconstruire…et même se récréer.

    Finalement, l’interrogation « à quoi bon ? » n’est en rien une impasse. C’est un moment décisif dans nos vies. C’est l’antichambre de la création. La réponse à cette question réside dans l’acceptation du chaos, la foi vitale, les tentatives et le sens (intérieur) que l’on donne à la vie…Et que l’on parvient à recréer quand celui-ci meurt en nous.