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  • « À quoi bon ? » Ou l’antichambre de la création

    Le Voyageur Contemplant une mer de nuages – Caspar David Friedrich

    Dans l’accumulation de tentatives sincères, le travail et l’espoir ne débouchent pas toujours sur la lumière, et on se perd alors dans des zones inexplorées (ou déjà trop explorées) de notre être. Dans cette nuit infinie, quand le cœur rencontre la désespérance, une question surgit, presque de manière honteuse.

    « A quoi bon ?  »

    Synonyme d’une recherche désespérée de sens presque destinée au ciel, la réponse ne se trouve ni dans la direction, ni dans les injonctions sociales ou la notion de réussite. La réponse n’est pas à l’extérieur. La réponse est juste là : il faut plonger, creuser en nous. Et puis creuser encore. Dépasser les plaies béantes, les cicatrices, et aller encore plus loin, derrière la cuirasse bâtie – paradoxalement – dans le but de survivre à ce monde.

    Dostoievski l’écrivait dans Les Frères Karamazov :

     « Le secret de l’existence humaine consiste, non pas seulement à vivre, mais encore à trouver un motif pour vivre. »

    Alors j’irais plus loin ; il faut trouver un motif pour lequel la souffrance trouve son sens. Il ne s’agit pas de justifier le fait de souffrir, ni de créer une injonction à la souffrance mais de savoir pour quoi on vit, pour quoi on souffre.

    A la condition de vivre entièrement et honnêtement, et de souffrir au même titre : entièrement et honnêtement. Exit le cynisme et l’endurcissement qui nous éloigne de la douleur. Il faut plonger dedans et ne pas se noyer. La laisser nous transpercer, la laisser nous exposer à notre propre reflet dans le miroir.

    Car à mon sens, dans la douleur il est une forme de beauté très primaire. Très vraie, très brute. Très universelle.

    Elle nous rappelle que nous tenons à quelque chose.

    Quand on l’accueille, elle devient un tunnel parallèle, hors du temps et de la vie, un tunnel où l’on peut se concentrer sur soi et seulement soi, parce qu’on est incapable de faire autrement. On parcourt ce tunnel avec nous-même, dans une unité rare, pour comprendre ce qu’il se passe et dans le but d’en sortir indemne. Il n’y a plus rien à faire, plus rien à prouver. Il faut marcher, et parfois s’asseoir quand ça en devient insoutenable.

    Le vrai drame n’est pas la souffrance.
    Le vrai drame c’est la disparition de ce qui rend la souffrance signifiante.

    « A quoi bon ? » est un cri qui vient déchirer la nuit. C’est un désespoir qui s’interroge, qui renie autant qu’il accepte sa condition. C’est une douleur infinie qui cherche à trouver son sens. Et la douleur, c’est justement ce qui nous rattache à la préciosité et au sens de la vie elle-même.

    En ce sens, le philosophe Kierkegaard voyait le désespoir comme un passage, le symptôme d’un moi qui ne coïncide pas/plus avec lui-même. Oui, « à quoi bon », c’est une crise existentielle, une rupture. Un appel à un choix intérieur et à une redéfinition.

    C’est le momentum pour se rattraper et atterrir plutôt que poursuivre la chute.

    Pour aller plus loin, on peut citer Nietzsche avec son concept sur le nihilisme (qui se rapproche de l’existentialisme). Pour le philosophe, le nihilisme n’est pas d’abord une dépression personnelle. C’est un moment historique et intérieur : les valeurs qui donnaient sens à l’existence ne tiennent plus, mais rien n’est encore venu les remplacer.

    Il en distingue deux types :

    Le nihilisme passif qui va rassembler le désengagement, la résignation, le refus du conflit intérieur….

    « Puisque rien n’a de sens, autant ne rien vouloir ».

    Le nihilisme actif qui va pour sa part signifier une lucidité douloureuse, une destruction consciente de ses valeurs héritées, une acceptation du chaos comme par passage et une volonté de créer à partir du vide.

    La différence qu’il fait dans ses textes ne réside pas dans la douleur elle-même, mais dans la réaction au désespoir et à la quête de sens.

    Nietzsche voyait cette question comme un signal existentiel. Et le nihilisme comme une réponse. Le nihilisme passif comme un retrait hors de la vie, une résignation silencieuse, et le nihilisme actif comme un refus de l’immobilité, une acceptation du vide et une tentative de créer un sens, à partir de soi.

    Le nihilisme actif s’oriente vers une force créatrice.

    Ce qui me fait largement penser à Boris Cyrulnik et son concept de résilience (conçu ou non par lui selon les avis de chacun – j’utilise ici simplement le concept de résilience largement repris par ce psychologue).

    En psychologie, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité. Le terme désigne une force morale, la qualité de quelqu’un qui ne se décourage pas, ne se laisse pas abattre, la capacité à se reconstruire et à récupérer suite à des traumatismes.

    « Je suis petit, désolé, coupable, désespéré, élu, grandiose, euphorique, honteux. » – Boris Cyrulnik

    Cette succession d’états contradictoires nous montre bien que la résilience (et donc le cheminement dans la douleur) n’est pas une ligne droite.

    D’autre part, si l’on adosse le nihilisme actif et la résilience, « à quoi bon ? » devient un moment où il faut se choisir, coïncider avec soi-même et puiser la force de se reconstruire…et même se récréer.

    Finalement, l’interrogation « à quoi bon ? » n’est en rien une impasse. C’est un moment décisif dans nos vies. C’est l’antichambre de la création. La réponse à cette question réside dans l’acceptation du chaos, la foi vitale, les tentatives et le sens (intérieur) que l’on donne à la vie…Et que l’on parvient à recréer quand celui-ci meurt en nous.

  • Toutes ces vies que je n’ai pas vécues

    La Clairvoyance – Magritte (1936)

    Choisir, renoncer, devenir

    Parfois, il me vient à réfléchir à toutes ces vies que je n’ai pas vécues. Je pourrais développer chacune d’entre elles et découvrir une version de moi si différente ! Pour certaines loin de la France et du métier que j’exerce aujourd’hui, pour d’autres, aux antipodes de ce que je suis devenue. J’y pense sans regret, car chaque vie écartée est synonyme d’un choix, et essentiellement d’une conviction qui m’habitait. Il a toujours été question de faire un saut en avant pour me rapprocher de moi-même. De construire mon unité.

    Choisir, c’était renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste, et la quantité nombreuse de ce reste demeurait préférable à n’importe quelle unité »André Gide 

    Le principe de renoncement est essentiel dans ce concept de vie non vécue, tout autant que dans le concept inverse, le concept de vie vécue. Je citerai le fameux « ou bien…ou bien » de Kierkegaard, qui souligne que le choix n’est pas une hésitation mais une fracture. Et en choisissant je deviens quelque chose, et j’éloigne cette autre Route, par laquelle je serais devenu, peut-être, autre chose.

    Alors chaque choix devient à la fois une naissance et une perte.

    Il faut accueillir le futur et faire le deuil d’une vie qu’on décide de faire disparaitre. Il faut couver avec amour ses choix, regarder avec bienveillance ses vies non vécues et honorer qui l’ont devient.

    Pour autant, je pense que le renoncement fait parti d’une construction de soi.

    La perte d’une vie possible n’est pas une négation ni une amputation.

    Ce n’est pas quelque chose qu’on soustraie. Au contraire, je pense que la perte est structurelle et qu’elle permet, dans le choix de vie et le choix de perte, de mieux se connaître. De renforcer nos convictions et construire notre histoire. Faire un pas est un choix, et celui-ci est toujours synonyme d’un « et », d’une virgule, et plus largement d’une étincelle de vie.

    Et dans ce pas en avant, il est cette question d’action, de vie. D’ailleurs, le choix et le renoncement m’ont très tôt appris que tout est possible. Ils sont synonymes de mouvement. Par conséquence, en cas de doute, il est possible de recalculer son chemin… Et en cas d’urgence, il y a une porte qu’il est toujours possible d’emprunter pour se sauver. Pour survivre.

    La liberté que je peux explorer à travers le choix est justement définie par les choix que je me permets d’avoir, les choix que j’ai l’opportunité de faire, et les choix que je fais. Partant de ces postulats, le choix est lui-même une forme de liberté que je peux plus ou moins définir.

    Je pourrais décider de partir vivre au Japon demain. Seul l’aspect administratif pourrait retarder ou compliquer ce choix. Si c’est en Europe, il n’y a aucune limite qui s’oppose au projet. Je pourrais faire une nouvelle reconversion.

    Et puis il y toutes ces vies que je n’ai pas vécu… Continuer de grandir dans le foyer familial en allant au lycée de la ville. Partir travailler en Chine. Grimper les échelons dans le branding. Partir jouer aux Etats-Unis grâce à une bourse américaine pour les student athletes.

    Je pourrais énumérer un bon nombre de chemins non empruntés. Et tous les choix que j’ai fait jusqu’à présent. Etaient-ils bons ? Étaient-ils mauvais ? Seule moi peut en juger.

    D’ailleurs le « mauvais » choix est un choix. Et si d’abord cela apparaît comme une vision fataliste, je dirais qu’elle est d’abord et avant tout responsabilisante. Et donc porteuse d’espoir car cela signifie que nous avons un véritable pouvoir d’action sur nos chemins !

    « La vie ne se comprend que par un retour en arrière, mais on ne la vit qu’en avant. » – Kierkegaard dans Journal (1843)

    Je regarde en arrière, je regarde ma vie et les vies que je n’ai pas vécu. J’ai écarté ce qui ne me ressemblait pas, j’ai écarté ce qui ne me semblait pas assez challengeant. J’ai écarté ce qui ne semblait pas servir au rôle que je souhaite avoir dans cette vie. J’ai écarté ce qui ne correspondait pas à mes valeurs.

    Et si parfois le doute plane quand au «bon» ou «mauvais » choix, j’ai la certitude d’avoir toujours choisi avec les flammes au ventre, l’âme qui pétille…Ou un écrasant besoin de vivre.

    Alors, je stoppe le retour en arrière et c’est le cœur paisible que je poursuis mon chemin vers ma propre découverte.

    Et vous ?